Mon adolescence, imprégnée de littérature policière anglo-saxonne, a fortement marqué mon devenir professionnel. J’ai toujours rêvé du détective privé menant des enquêtes compliquées au cours desquelles des nanas superbes ne pouvaient rien lui refuser, et faisant plier de riches trafiquants et autres politiciens corrompus. J’y suis, mais pour l’instant mes enquêtes sur les déboires conjugaux de quelques bourges ne m’ont pas rapporté gros. De secrétaires aux longues jambes et au sourire meurtrier, amoureuses du patron, point ; ils sont loin les héros de Peter Cheyney. C’est à ce moment précis de mes pensées, plutôt pessimistes, que le timbre strident de la sonnette de l’entrée me fit sursauter.
Je serais incapable de dire en quelles circonstances exactes j’avais connu mon visiteur, Boris de Prigounoff. C’est d’ailleurs lui qui m’avait appris que nous étions amis, ce que j’avais admis facilement, dans la mesure où une relation pouvait m’être utile dans son monde « jet set ». Il était grand, beau, et je m’étais rendu compte qu’il avait de l’humour, chose assez rare dans ce milieu, pour être appréciée.
« Vois-tu Mathias, je crois que je ne pouvais mieux tomber, comme dirait Lucifer, je peux m’adresser à la fois au professionnel et à l’ami . Je vais droit au but : j’ai reçu de méchantes lettres de menaces. »
-« Comme dirait Max. » Trop tard ça m’avait échappé.
Boris sourit et sortit son carnet de chèques.
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Avec les précisions données par mon client, je ne pouvais manquer la propriété des Prigounoff , située à quinze kilomètres environ du centre ville. Sur une colline, avec vue sur la mer, un groupe de villas s’agrippait aux rochers, preuve évidente, au premier coup d’œil, qu’il n’est pas désagréable d’avoir du fric. Celle qui
m’intéressait était coiffée d’une sorte de donjon style « sœur Anne ne vois-tu rien venir ? » du plus mauvais goût. Je garai ma voiture, pas trop près, mais de façon à pouvoir observer l’entrée sans me faire remarquer, et coupai le contact.
L’examen des lettres de menaces reçues par Boris n’avait, comme je m’en doutais, rien donné : écriture en lettres capitales, papier et enveloppes ordinaires, rien qui puisse les personnaliser. J’avais même filé mon client pendant quelques jours, mais sans aucune observation particulière qui puisse faire avancer mon enquête. Le temps passait, la nuit commençait à tomber, et je me demandais si ma planque n’allait pas aussi vers l’impasse. C’est alors qu’une limousine passa non loin de moi, se dirigeant vers l’entrée de la propriété de Boris. Un homme en descendit et, après avoir rapidement gravi les quelques marches du perron, ouvrit la porte d’entrée. Je notai qu’il en possédait la clé. Deux ou trois minutes s’écoulèrent et, à ma grande surprise, toujours pas de lumière, ni dans l’entrée, ni dans une quelconque pièce de la villa. Ca carburait à grande vitesse dans ma boîte crânienne en surchauffe et je décidai d’aller voir si la voiture était bien celle de Boris. Laissant là mon véhicule, je fonçai. Le crissement de mes chaussures sur le gravier m’obligea à ralentir. Je butai contre le capot d’une Chevrolet en stationnement. Je relevai son numéro. Dans la maison aucun bruit. Je regagnai ma planque. De la relativité du temps qui s’écoule : alors que l’aiguille phosphorescente de la montre du tableau de bord n’avançait pratiquement pas, j’avais l’impression d’être là depuis une éternité. Le sommeil, sournoisement, prenait le dessus. J’appuyai sur le bouton de la radio de bord et écoutai d’une oreille distraite les infos,
données de façon récurrente par la chaîne nationale. Pour ne pas changer on y parlait du président des Etats Unis et de son attitude irresponsable. Je me demandais en pensant à Roosevelt qui s’était fait rouler dans la farine à Yalta, à Ford qui ne pouvait faire deux choses à la fois sans se mettre en court-circuit, à Carter incapable de prendre une décision, à Reagan roi de la série B, s’il était nécessaire pour être président US, d’avoir un quotient intellectuel négatif.
Je fus ramené à la réalité par la sortie de l’homme à la Chevrolet. J’eus un moment d’hésitation, puis je me dis qu’il me serait facile de le filer puisque sa voiture devait passer tout près du lieu où je me trouvais.
Gardant mes distances, je parvins ainsi sur le parking de la vieille ville. Je poursuivis ma filature à pied. Aidé par la configuration des lieux, et la certitude qu’avait l’homme d’être seul, ce fut un jeu d’enfant de le loger.
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J’avais par le passé rendu quelques menus services à un pote de la préfecture. Je lui passais un coup de fil, en lui fournissant le numéro d’immatriculation de la mystérieuse Chevrolet. La réponse ne se fit pas attendre : le noctambule s’appelait Aristide Tombelez. Deuxième coup de fil à la banque de Prigounoff où je connaissais par chance une employée à qui j’avais aussi rendu quelques menus services, mais pas les mêmes que ceux demandés par mon copain de la préfecture. Après s’être fait prier et m’avoir extorqué un rendez-vous, elle consentit à jeter un coup d’œil indiscret sur le compte en banque de Boris.
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J’ai tout de suite compris, au ton de sa voix, qu’il y avait un hameçon dans le potage. C’était Boris.
« Mathias, viens vite chez moi, il m’arrive une histoire incroyable, la police est déjà là. »
Pas la peine de perdre du temps en vaines discutions. Après avoir précisé que je partais illico, je raccrochai.
Le lieutenant de police Jacques Puissance me connaissait depuis pas mal de temps. Après m’avoir jeté un regard méfiant, il fit signe aux deux flics, en faction devant la porte d’entrée, de me laisser passer. Puissance portait bien son nom . C’était un gaillard de près de deux
mètres qui devait peser ses deux cent vingt livres. Il cachait sous des allures de dur une certaine tendresse à laquelle s’ajoutait une forte dose de bon sens. Je l’aimais bien, quant à lui, il évitait de montrer que c’était réciproque. Il avait dû lire dans quelque roman que le chef de la police ne pouvait frayer avec un privé. Ses hommes l’appelaient Jack, jusqu’au jour où l’arrivée d’un nouveau flic à la brigade avait changé la donne. Ayant quelques notions de physique, le nouveau, l’avait surnommé Mégawatt. Les autres, après explications, avaient suivi.
La porte franchie, je fus surpris par la foule des journalistes qui stationnait dans le hall. La génération spontanée ça devait exister. J’avais déjà vu ça avec les guêpes, pendant un pique-nique. Un poulet me fit signe, levant l’index, que je pouvais émigrer vers le premier étage. J’escaladai, quatre à quatre, à la Chaban Delmas, les marches d’un imposant escalier et débouchai dans une pièce où je vis tout d’abord un gars en blouse blanche, sûrement le légiste, penché sur un corps allongé. Dans un coin, assis sur une chaise, mon client nettement moins fringant que le jour où il était passé à l’agence. Son regard croisa le mien, une fraction de seconde ; ce fut suffisant pour que je sente à quel point il était déstabilisé. Il vint me rejoindre et, d’un ton saccadé m’expliqua la situation : « Je suis arrivé ce matin et j’ai découvert le cadavre de Sonia. C’était une hôtesse avec laquelle je sortais de temps en temps. Cela fait quarante huit heures que je ne l’avais vue. C’est sûrement un coup monté pour me détruire. »
Afin d’éviter les oreilles indiscrètes, je l’invitai à me suivre dans une pièce tranquille où nous pourrions poursuivre notre conversation.
Madame de Prigounoff, actuellement en vacances chez ses parents, en Argentine, avait hérité, voici cinq ans, d’une clinique de chirurgie esthétique. Pour en assurer le bon fonctionnement, son mari s’était associé à un toubib spécialisé dans cette branche, tout en restant financièrement majoritaire dans ce projet. Voici quelques mois, Boris s’était rendu compte que son associé le volait, ceci par le biais d’interventions clandestines. Une enquête était en cours. Mon client croyait son associé, Louis Costello, capable de tout, pour se sortir de cette impasse. L’histoire tenait debout. J’allais orienter mon enquête dans ce sens.
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Assis à mon bureau, je cogitais, essayant d’assembler les différentes pièces du puzzle afin d’y voir un peu plus clair. J’avais envisagé le fait que le soir où, surprenant Aristide Tombelez s’introduisant dans la villa, j’étais, par chance, tombé sur l’assassin de Sonia. Je déchantai très vite car le médecin légiste situait la mort de la victime vingt quatre heures après cette visite nocturne.
Je réussis, par Boris, à retrouver le domicile de la collègue de travail de Sonia. Elles partageaient d’ailleurs le même appartement. Il fallait que je reconstitue l’emploi du temps de la victime, pendant les dernières quarante huit heures. Me prenant pour un flic, elle se montra coopérative. Je l’interrogeai alors, alternant menaces déguisées et prévenance extrême, ceci pour la vraisemblance du rôle. J’eus un choc lorsqu’elle me parla d’un homme en Chevrolet, venu chercher Sonia de la part de Boris. Les pièces du puzzle commençaient à s’ajuster. En
la quittant, je lui promis de m’occuper d’elle au cas où la police lui chercherait des noises. Je lui donnai mon nom : Jacques Puissance. La porte se referma sur son sourire ravageur.
Il me paraissait normal d’informer mon client des avancées de l’enquête. Je lui passai donc un coup de tube pour nous fixer un rendez-vous ; il fut entendu que je passerai chez lui dans les deux heures suivantes.
Il m’attendait, à la fois inquiet et impatient. Son côté mondain reprenant le dessus, il me pria de m’installer dans un fauteuil et me demanda quelle boisson me convenait. Sur la table, un chèque était libellé à mon nom. « Pour toi » me dit-il.
De la soirée passée à surveiller la villa, à la découverte du rôle joué par Aristide dans la disparition de Sonia, je n’omis aucun détail. Je sentais qu’il se détendait et que, peu à peu, son angoisse s’atténuait. Pourtant un gros problème subsistait, celui de l’heure du crime. Chance, hasard, entremise divine, concours heureux de circonstances,
l’éventail du choix était large : involontairement, Boris allait me donner la solution.
A la façon dont il me regardait, point n’était besoin d’avoir suivi des cours du soir chez une voyante pour comprendre qu’il avait envie de se confier. « Vois-tu, me dit-il, fortune et chance m’ont toujours accompagné, à tel point que lorsque j’ouvre une huître au restaurant, je m’attends à y trouver une perle. C’est dire si …. » Le son grave et relativement puissant de l’énorme pendule du salon l’interrompit, le ramenant à des pensées plus terre à terre : « Tu manges ici. Mon épouse Juanita a fait stocker dans le congélateur des repas préparés par notre traiteur. Sers-toi à boire, je reviens dans quelques minutes. »
Je venais à peine de me servir un cognac, qu’il réapparut dans l’encadrement de la porte, l’air agité. « Je n’y comprends rien ; la bonne qui est, j’en suis certain, une femme honnête a complètement vidé le congélateur ; de plus le traiteur ne se serait pas permis de me filer de la camelote avariée.
De mon côté je me revoyais, ado, jouant au billard électrique. J’appréciais le bruit de la bille rebondissant sur le champignon. TILT. Tout s’illuminait : je venais de comprendre l’astuce du futé Aristide. Il avait fait séjourner le cadavre de Sonia dans le congélateur, d’où l’erreur du légiste quant à l’heure du décès. Sous le regard ébahi de mon ami, je filai à la cuisine où le gardien du froid, couvercle levé, me conforta, par sa dimension, dans l’idée que cette piste était sérieuse. Après m’avoir écouté, Boris eut une réaction bizarre : il se mit à faire des pompes. Pour me calmer, dit-il.
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Derrière son bureau, Mégawatt m’écoutait sans manifester une quelconque émotion. Son regard fixe, ses yeux plissés, laissaient toutefois penser qu’il réfléchissait à plein régime. Un assez long silence suivit mon exposé. Se décidant enfin, le lieutenant appela le service scientifique pour un contrôle d’empreintes et traces ADN sur le congélateur. Ce n’est que le lendemain, en fin d’après midi, que les résultats du labo arrivèrent. Entre temps , Mégawatt, sur mes indications, avait coffré Aristide pour comparaison des ADN. Bingo ! aucun doute, c’était bien lui qui avait fait le coup.
Ce fut long à obtenir, mais Puissance était un flic coriace. Avec la promesse d’une peine moins sévère, l’accusé dénonça l’instigateur de toute l’affaire : Louis Costello. Affaire classée donc, pour moi.
Je reçus quelque temps plus tard la visite de la famille Prigounoff. Son épouse n’avait rien à envier, question pleins et déliés, à Sonia. Boris, fine mouche, devina ma pensée. Il me glissa à l’oreille avant de partir : " OK, désormais je serai fidèle, comme dirait Castro."
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