MON PÈRE ET LES RICAINS


C’était un homme toujours pressé. Souvent il m’arrive de penser que c’est à cause de ça que nous n’avons pas assez communiqué. En prenant de l’âge les souvenirs changent de dimension et des faits mineurs, je ne peux m’expliquer pourquoi, deviennent importants. Certaines questions, que je regrette de ne pas lui avoir posées, restent maintenant sans réponse. C’est comme si ensemble, nous avions parcouru un chemin et que tout à coup, et trop tard, je m’étais rendu compte qu’un mur infranchissable en marquait la fin.

Lorsque après le repas il s’asseyait sur l’une des marches de l’escalier en pierre, je savais qu’il était disponible et je venais m’asseoir à ses côtés. Je ne disais rien, attendant que ce soit lui qui, selon son humeur, choisisse le sujet de conversation.

La France venait, avec l’aide de ses alliés, de se libérer du joug nazi et cet événement majeur faisait la une des journaux et de toutes les discussions.

« Vois –tu, me disait-il, tu ne devras jamais oublier le rôle joué par les Américains dans cette odieuse guerre. Ce sont eux qui nous ont débarrassé de l’envahisseur. »

Le temps a passé et cette phrase je ne l’ai pas oubliée, mais je me dis que depuis la «  donne » a changé. J’avais toujours considéré, depuis mon enfance, que les Etats Unis étaient une garantie de sécurité, un recours contre la folie de certains hommes. Il suffisait de l’appeler, et le grand frère Sam venait corriger les méchants et remettre à leur place ceux qui ne respectaient pas la loi. Mais c’est là que les choses se compliquent. De quelle loi s’agit-il ? Quand le plus fort a prouvé qu’il était le plus fort, n’est-il pas tenté d’imposer sa loi. Les Etats Unis sont un pays puissant et la tentation d’hégémonie est grande pour celui à qui l’on ne peut dire non. Le passé hitlérien prouve qu’il suffit d’un seul, homme mal intentionné pour déclencher un chaos mondial. Alors le grand pays « recours » devient le grand pays « danger ».

Voilà pourquoi, parfois, je repense à ce jour de fin de guerre où mon père me disait qu’il ne fallait jamais oublier le sacrifice des Américains morts pour la France.

Roger Sobraqués
Nice le 04 / 07 / 2004

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